"Le
dépliant de la FNAC annonçait une séance
de dédicaces à 16h. Aussi j'avais juste
emmené mon appareil-photo, deux stylo-feutres
et la couv' de l'album " All Is Dream ".
Une fois arrivée là, je m'entends dire
que les photos sont (en principe) interdites et qu'une
conférence de presse précédera
la séance de dédicaces. " Merde
! J'ai tout faux ! J'aurais mieux fait de prendre
mon enregistreur mini-disc ! En plus, j'ai même
pas de quoi prendre des notes
". Je me
ressaisis, décide d'aller demander à un
vendeur que je connais de me prêter un stylo
et des feuilles de papier puis me poste devant l'entrée
du Forum de la FNAC. Les portes s'ouvrent vers 15h30.
Je rencontre Sandrine qui s'installe juste derrière
moi et nous bavardons, entre autre de Jérôme
: " Est-il là ? A quoi ressemble-t-il
?
". 16h et trois membres du groupe ne
tardent pas à arriver -- Jonathan, le chanteur
- Grasshopper, guitariste, un verre de vin rouge à la
main - Jeff, le batteur, un verre de vin rouge à la
main aussi -- accompagnés d'un animateur et
d'une interprète. Ils s'installent, visiblement
détendus et pas mécontents d'être
là et l'animateur amorce la discussion avec
une première question :
-- Si en 98 " Deserter's Songs " était " a
new beginning ", alors, " All Is Dream ",
c'est quoi ?
Jonathan répond que c'est " the middle
of the beginning ". Je suis assise juste devant
Jonathan et je l'invite à approfondir sa réponse
en lui demandant "but how long is the road? ".
Jonathan se gratte la tête, décide que
c'est la question la plus difficile qui lui ait jamais été posée,
part dans des raisonnements de physiques quantiques
qui mettent l'interprète à rude épreuve
et se résout à expliquer simplement
que ce qu'ils font aujourd'hui est différent
de ce qu'ils faisaient il y a quelques années
et de ce qu'ils feront plus tard. " Nous ne
savons pas où nous allons. Nous n'avons pas
de destination déterminée. Nous nous
posons des questions, les mêmes que tout le
monde se pose et nous n'avons pas de réponse ".
Puis il poursuit en disant qu'en tournée, à défaut
de pouvoir se confier à quelqu'un sur l'oreiller,
il s'exprime en écrivant des chansons
ce
qui m'amène à lui poser une deuxième
question : dans ses chansons, s'adressent-ils à des
personnes précises ? Il me fixe droit dans
les yeux, répond par la négative et
explique calmement que lorsqu'il est en tournée,
il rencontre beaucoup de gens qui lui en rappellent
d'autres " du pays ", des amis, des êtres
chers, comme s'il y avait quelque chose qui nous
unissaient les uns aux autres (" threads that
run through people ") et que ce sont ces nouvelles
rencontres qui vont lui servir de tremplin pour écrire
des chansons en référence à d'autres
personnes.
Mon voisin leur demande s'ils auraient aimé composer
la musique du film " Star Wars ", ce qui
amène une réponse franche et unanime
: non. Je leur fais remarquer que pourtant leur musique
semble très appropriée à la
sonorisation de films et leur demande si des propositions
leur ont déjà été faites.
Ils reconnaissent qu'ils aimeraient beaucoup faire
de la musique de film mais regrettent de ne pas être
suffisamment disponibles pour le faire. Composer
pour une uvre cinématographique requiert
beaucoup de temps et de concentration et les tournées
rendent la chose pratiquement impossible. Néanmoins,
ils ont déjà reçu des propositions
et composé une chanson pour un film qui devrait
sortir cette année.
L'animateur bifurque la discussion sur leurs propres
mini-films, à savoir leurs vidéos.
Jonathan explique qu'elles leur permettent de donner
une interprétation particulière à leurs
chansons, qu'elles comportent beaucoup de symbolisme, " d'images
archétypes " à la manière
des peintures, en bref, une masse d'informations
qui leur semblent importantes mais il affirme que
l'interprétation qui en est faite par les
spectateurs leur importe peu. Il regrette que leurs
vidéos soient fort peu diffusées (car
pas assez commerciales). Je lui fais remarquer qu'elles
passent parfois sur MTV2, ce à quoi il répondra
: " aucun d'entre nous n'a la télé ".
Un gars de l'assistance leur demande ce qu'ils pensent
de jouer ce soir devant un public de fans vêtus
de T-shirts " Garbage ". Visiblement, ça
ne leur pose pas trop problèmes. Ils sont
habitués, disent-ils, à jouer devant
des jeunes et moins jeunes qui les écoutent
bouche bée. Finalement, ils sont plutôt
contents de jouer devant un public qui va les découvrir
Ma
foi, je n'ai pas trop envie de contredire mais je
suis la preuve vivante que ce soir, certains se seront
déplacés non pas pour Garbage mais
bel et bien pour Mercury Rev.
Une dernière remarque formulée par
l'animateur à Jonathan : en concert, vous
semblez " possédé "
Jonathan
ricane et dévie la question en remarquant
qu'une fois, à la frontière du Canada,
il lui est arrivé d'avoir des ennuis parce
qu'il était en possession
de produits
illicites. L'animateur rebondit sur l'idée
et lui demande s'il faut être sous l'emprise
de la drogue pour composer des chansons planantes
comme les leurs. Jonathan semble réticent à se
dévoiler mais cette fois la question parait
trop importante (voire pressante) pour qu'il l'esquive.
C'est avec beaucoup de pudeur et de sérieux
qu'il expliquera, les yeux fermés, que les
drogues sont " a misconception ", que c'est
une idée fausse que de croire qu'il faille être
sous l'emprise de la drogue pour réaliser
des chef-d'uvres et que celui qui soutiendra
chose pareille n'a certainement jamais été sous
la dépendance de la drogue. Jonathan, lui,
l'a été pendant une courte période
de sa vie. Et il explique que lorsque l'on va mal,
très mal, on ne cherche pas à écrire
des chansons. On cherche une raison pour se tirer
du pieu et petit à petit tout s'écroule.
On ne voit plus sa copine, ses amis, on ne reçoit
plus de coups de fil, on ne retrouve plus sa guitare
sauf au mont-de-piété mise en vente
pour le quart du prix que vous l'aviez payée.
Non, les drogues, c'est ni drôle ni cool, affirme-t-il
(réminiscence d'un cauchemar pour lui apparemment)
et de conclure que leur musique est uniquement le
fruit de leur travail, un travail soutenu 15 heures
par jour, réparti entre séances d'enregistrement
et tournées.
L'animateur clôt la conférence. Je pose
la question-clé : les photos sont-elles autorisées
? Les trois gars n'y voyant pas d'inconvénients,
les appareils-photos les mitraillent pendant qu'une
table est installée pour la séance
d'autographes. Je présente deux feutres à Jonathan
(un vert, un marron), le petit dépliant inséré dans
le boîtier de " All Is Dream " et
lui demande de choisir une couleur et l'endroit où il
veut signer. Il choisit le feutre vert et l'avant-dernière
page qui ne comporte pas d'écriture, je dicte
mon prénom et me permets une dernière
question : est-ce que Mercury Rev est plus populaire
en Europe qu'aux États-Unis ? Il me répond
que c'est certainement le cas, comme pour beaucoup
d'autres groupes Américains peu exposés
tels que Sonic Youth et les Dandy Warhols. Je le
remercie, récupère mon feutre vert
et le dépliant où il a écrit " pommes
bleu ", et salue Jeff puis Grasshopper qui me
félicite pour mon T-shirt " Bob Dylan " et
me demande si je l'ai vu sur sa dernière tournée
(lui et Jonathan sont de fervents admirateurs de
Bob Dylan). Avant de quitter les lieux, je demande à récupérer
(pour le Webmaster de
www.nite-and-fog.com)
le superbe (mais non moins encombrant) support rigide
annonçant Mercury Rev à la FNAC de
Lille. Sandrine l'emmène chez elle et je prends
le chemin du Zénith Arena.
Zénith Arena
1500 personnes Setlist : Funny Birds
Chains
Little Rhymes
Tides of the Moon
Holes
Hercules
Goddess on a Highway
Opus 40
The Dark is Rising
Six gars sur scène : deux claviers, un batteur,
trois guitares pour un set magistral. Jonathan, tour à tour
apprenti-sorcier et chef d'orchestre, parvient rapidement à méduser
un public venu en grande partie pour Garbage. Sa
diction est parfaite, sa voix envoûtante, les
mélodies magiques. Les ouvertures et les chutes
sont particulièrement soignées, dignes
d'un concert de musique classique. Au fil des chansons,
le public est conquis et les applaudissements se
font de plus en plus enthousiastes. Après
un Chains aux envolées dramatiques et quasi-surnaturelles
puis un Holes émouvant, la deuxième
partie du set sera encore plus impressionnante :
rythmique d'enfer sur Hercules, un Goddess On A Hiway
qui fera se dandiner un auditoire jusque là resté interdit
d'étonnement et d'admiration, intro et outro
rallongées sur un Opus 40 d'anthologie et
un The Dark Is Rising majestueux, presque solennel.
Mercury Rev, quel merveilleux compromis entre pop
music et musique classique ! Grandiose !
Maryse Laloux,
Arras
www.tournant.com/blur